La production de lait par des femmes autochtones en Bolivie

La production de lait par des femmes autochtones en Bolivie

En Bolivie, sur le haut plateau (El Altiplano), un milieu très défavorisé et semi-désertique situé à plus de 3 800 mètres d’altitude, les autochtones aymaras ont été laissés pour compte pendant de nombreux siècles. Les conséquences des changements climatiques comme la sécheresse et la piètre qualité de l’élevage rendent leurs conditions de vie très difficiles.

Elizabeth Huanca Carhuani, productrice de lait  bolivienne nous raconte son histoire…

Lorsque j’étais petite, je vivais avec mes parents et mes trois frères qui décidaient de tout à la maison. Ma mère et moi devions nous taire et obéir. J’étais la seule fille, je devais donc aider ma mère à la maison, au poulailler et pour l’agriculture. Les filles fréquentaient seulement l’école primaire tandis que les garçons pouvaient étudier aussi longtemps qu’ils le voulaient. J’étais une jeune fille déterminée et j’ai fait exception à la règle. Grâce à de nombreux efforts, j’ai pu terminer le collège à 17 ans. J’en suis très fière!

Ma vie s’est compliquée lorsque je me suis mariée et que je suis tombée enceinte. J’avais à peine 18 ans et le père de mon enfant refusait de reconnaître son fils. Il m’a laissée seule, humiliée par ma famille et toute la communauté. J’ai reçu une série de mauvais traitements physiques et psychologiques. On me reprochait d’être une jeune mère monoparentale. Je pensais que c’était fini, que je n’aurais plus d’autres opportunités dans la vie.

J’ai travaillé très fort pour mon fils et pour mon indépendance économique. Peu à peu, j’ai commencé à acheter du bétail et je suis devenue membre de l’Association des producteurs de lait de la région du Laja. Au début, je produisais 10 litres par jour, et maintenant, j’en produis 50. Je suis devenue la présidente de ma communauté de production (il y a 64 groupes aymaras producteurs de lait qui comptent chacun un lieu de ramassage et un réservoir commun). Au début, j’avais peur mais bien guidée, et grâce à l’appui moral reçu,  j’ai pu devenir représentante d’un groupe.

En 2007, ma communauté de production m’a soutenue comme candidate pour les élections de la direction régionale, qui ont lieu chaque année. J’ai été élue comme secrétaire générale. J’ai participé à différentes formations sur l’égalité entre les femmes et les hommes, le leadership et l’estime de soi. Elles étaient offertes par AMULTIAGROS, partenaire de L’ŒUVRE LÉGER. C’était un défi pour moi! Au départ, j’ai dû gagner la confiance des producteurs et des productrices de la région. J’étais la seule femme parmi les quatre hommes du comité de direction. Il y avait beaucoup de machisme, ils ne me considéraient pas. Les hommes parlaient entre eux, ils ne m’informaient pas de leur gestion. Mais je n’ai pas laissé tomber, je leur ai dit que je n’allais pas me taire dans les réunions régionales, que je dénoncerais leur attitude, car les groupes aussi réfléchissaient à la question d’égalité entre les sexes. À partir de ce moment-là, ils ont partagé leur plan de travail. Je participais à tout ce qui avait un lien avec le comité de direction. Je devais motiver les autres femmes à participer aux réunions et à exprimer leurs opinions.

Après ce mandat, je me suis inscrite à l’Université publique d’El Alto. Cela n’a pas été facile de convaincre mes frères qui avaient perdu confiance en moi et pour qui une femme ne devrait pas étudier. Ils me demandaient: « où et pourquoi sors-tu? Qui s’occupera de ton enfant et du bétail? » Malgré tout ça, je me suis présentée à l’examen d’entrée au programme de médecine vétérinaire et j’ai été très surprise d’apprendre que je l’avais réussi. Cela signifiait beaucoup pour moi et ça m’a redonné de la force!

Lors de mes débuts à l’université, je me sentais très observée. J’étais victime de discrimination en raison de mes vêtements typiquement autochtones. Mais, peu à peu, j’ai surmonté cette situation. Je me suis adaptée et je me suis fais beaucoup d’amis. Aujourd’hui, je suis reconnue et valorisée par ma famille et ma communauté. Il ne me reste qu’à continuer et terminer mes études. Avec le nouveau gouvernement, cette situation de discrimination envers les autochtones est en train de changer.

Mon fils a maintenant 12 ans et il m’appuie. Il est une grande source de motivation pour améliorer ma production de lait, étudier et occuper le mandat de trésorière pour le syndicat agraire de ma communauté. Pour accomplir tout ça, je dois respecter un horaire. Je me lève à quatre heures tous les matins, je tire le lait, je prépare le repas et j’envoie mon fils à l’école. Ensuite, j’attache les animaux, je les nourris et je file à mes cours. L’après-midi, mon fils se charge de reprendre le bétail. Le temps que j’ai doit être bien planifié pour venir à bout de tout ce que je dois faire dans une journée. Je joue à la fois le rôle de père et de mère pour mon enfant. Mon plus grand souhait serait qu’il étudie et acquiert une profession. Je veux aussi terminer mes études et gérer un projet de ferme avec les connaissances acquises à l’université afin de générer plus de revenus et produire au moins 150 à 200 litres de lait par jour.

Dans la province, quelques régions sont plus avancées en matière d’égalité entre les sexes que d’autres. On pourrait dire que dans presque 50 % des groupes, il y a déjà des femmes qui exercent de grands postes comme celui de présidente. Elles ont été formées, elles ont amélioré l’estime qu’elles ont d’elles-mêmes. Elles savent qu’elles ont les mêmes capacités que les hommes et elles occupent des espaces de décisions. Elles sont conscientes de l’importance de la reconnaissance l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous devons toutes surmonter des difficultés, qu’elles soient familiales, personnelles, professionnelles. Comme le dit le proverbe, vouloir c’est pouvoir!

– Elizabeth Huanca Carhuani, productrice de lait en Bolivie

AMULTIAGROS accompagne les populations dans un processus de commercialisation et de production agricole pour renforcer les aptitudes des groupes de producteurs paysans en matière de développement institutionnel, organisationnel et productif. Les autochtones aymaras, qui ont été laissés pour compte pendant plusieurs siècles, sont les bénéficiaires directs et indirects du programme. Les conséquences des changements climatiques (sécheresse et piètre qualité de l’élevage) rendent les conditions de vie de ce groupe ethnique très difficiles.

 

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